Observations garesques

Samedi 12 février 2022

Une jeune femme se tient à côté de moi sur le quai de la gare de Cenon. Assise, elle porte un bonnet noir et expulse tranquillement de sa bouche la vapeur de sa cigarette électronique. Je l'observe discrètement et évite tout contact visuel avec elle : il ne faudrait pas qu'elle remarque ce que je fais. Son doigt fait défiler tout un tas de choses sur son téléphone, mais je suis trop loin pour apercevoir de quoi il s'agit. Tout à coup, elle me dit : pardon. J'ignore pourquoi cette jeune femme me présente ses excuses, à ce moment précis, et je me contente de lui répondre par un sourire. Peut-être pensait-elle avoir malencontreusement dirigé de la vapeur sur mon visage. Ses baskets, vertes et blanches, sont fidèles à la mode actuelle. Je me demande d'ailleurs ce que beaucoup de personnes leur trouvent. Sans doute sont-elles confortables pour marcher et reflètent-elles l'injonction de notre époque à aller toujours plus vite.

Il fait beau, le ciel est bleu, et quelques nuages blancs défilent au-dessus de nos têtes. La gare de Cenon est en effet composée d'un quai en plein air et d'un petit toit en guise d'abri. Il est donc possible d'observer ce qu'il se passe à l'extérieur et de sentir en hiver les effets du froid sur notre corps. Pour l'heure, le soleil brille, et une lumière pour le moins agréable se répand tout autour de nous. Le printemps arriverait-il à la mi-février ?

Aujourd'hui, je me rends sur Libourne, et j'ai pour compagnon un grand sac à dos de randonnée vert et jaune, ainsi qu'un petit sac à main vert lui aussi. Je porte également un ciré marron avec de longues bottes noires. Beaucoup de gens se trouvent sur le quai et attendent le train en direction de Périgueux. Une dame s'inquiète de ne pas le voir arriver, dont l'heure de départ est prévue à 14h31 précisément. Celle-ci discute avec un homme plus âgé qu'elle : sans doute son père. Mon intuition est confirmée un peu plus tard lorsque le train fait effectivement son apparition. Elle lance au vieux monsieur : Au revoir papa, tu m'écris, hein, tu vas m'écrire ? Puis elle part sans se retourner et sans attendre qu'il monte dans le train. Je trouve ce comportement dénué de toute empathie. Il traduit une envie de se débarrasser rapidement de lui et de retourner à ses activités - sans doute bien plus intéressantes.

J'aime étudier et observer les gares. Ce sont des lieux d'analyses des populations par excellence. On y voit beaucoup de passages, avec des gens que l'on ne reverra jamais. Ce genre d'endroits rappelle à la mélancolique que je suis le temps qui passe malgré tout. Demain est sans doute déjà hier. Cela est inexorable. Prendre des notes sur la réalité n'est pas une tâche aisée. Il s'agit d'un travail passionnant, dans lequel il faut parvenir à saisir les petits détails remarquables, petits détails qui ont toute leur importance. Ceux-ci sont essentiels et représentent les témoins d'un quotidien qui défile sous nos yeux. Par l'écriture, on doit sacrifier tel ou tel élément du réel au profit d'autres éléments que l'on juge nécessaires. Il est question de discriminer des choses, de les oublier afin de retranscrire un certain pan de la vie sociale.

J'écris ces mots sur un cahier de brouillon, et les conditions dans lesquelles je me trouve ne m'aident pas vraiment : le train produit de temps à autre de petites secousses empêchant mon stylo d'effectuer correctement son devoir. Une jeune femme est assise de l'autre côté de la rangée, non loin de moi. Elle vient de sortir un carnet de type Moleskine et l'a posé sur la tablette du siège devant elle. Dans ce carnet se trouvent toutes sortes de croquis, d'essais abstraits avec des couleurs dans les tons bruns-orangés. Ce doit être une étudiante en art qui rentre chez ses parents pour le week-end. Elle porte de grosses Doc-Martens à ses pieds ainsi qu'un sweat bleu à capuche remontée sur sa tête. Celle-ci écrit sur son téléphone. Peut-être indique-t-elle à ses proches l'heure à laquelle elle va arriver à destination. Au-dessus d'elle, sur la vitre, se trouve indiqué en rouge : « issue de secours ». Si nous rencontrions un problème dans le train, saurait-t-elle briser la vitre afin de pouvoir s'échapper ? Oserait-elle cogner vigoureusement le marteau contre le verre ? Serait-elle notre sauveuse, l'héroïne de nombreuses vies ?

La jeune femme range ses affaires. Elle doit descendre à Libourne comme moi. Ses doigts pianotent toujours de manière frénétique sur son téléphone portable. Cet objet me semble à cet instant maléfique. Il contrôle à tout instant nos vies, domine largement nos comportements.

Me voilà enfin arrivée à destination : Libourne. Finalement, la personne au gros sac Quechua qui a attiré mon attention pendant tout le trajet reste dans le train. Je ne connaîtrai jamais la fin de son histoire. Assise au soleil aux abords de la gare, j'attends que maman vienne me chercher. Je peux donc m'adonner à une de mes activités favorites : l'observation analytique des individus. On croirait qu'un début de manifestation se prépare au loin. Des gens se sont regroupés et tiennent de grosses pancartes entre leurs mains. Ils s'éloignent avant que je ne trouve le temps de déchiffrer ce qui est écrit dessus. Au même instant, une adolescente rejoint un ami et lui fait la bise devant moi. La pratique de la bise pour saluer n'est donc apparemment pas morte et désuète. Fait intéressant : une femme est vêtue d'un épais blouson en fourrure véritable et d'un chapeau. Je me dis qu'elle doit avoir chaud. Elle s'aide d'une canne en bois pour marcher et a une cigarette à la bouche. Je lui donnerais la cinquantaine. Sa voiture est assez vieille. Il s'agit d'une ancienne Renault Clio qui rendra sans doute l'âme dans peu de temps. Accoudée à la carrosserie, cette dame semble attendre quelqu'un. Justement, un homme qui doit être son mari monte côté conducteur. Celle-ci s'installe à son tour côté passager. La voiture démarre et opère une marche arrière. Je leur dis au revoir dans ma tête, même si, finalement, je ne les reverrai jamais.